Électrification des opérations au sol : un enjeu stratégique pour décarboner l’aviation
L’électrification des opérations au sol dans les aéroports s’impose progressivement comme l’un des leviers les plus efficaces pour réduire l’empreinte carbone de l’aviation. Alors que la décarbonation des vols commerciaux reste techniquement complexe et coûteuse, le passage des équipements au sol thermiques à des équipements de piste électriques offre des gains immédiats en termes d’émissions de CO₂, de qualité de l’air local et de bruit.
Pour les exploitants d’aéroports, les compagnies aériennes et les prestataires de services d’assistance en escale, l’électrification des GSE (Ground Support Equipment – équipements de soutien au sol) devient un axe majeur de stratégie environnementale et de compétitivité. Cette transition est portée par des objectifs climatiques nationaux et internationaux, mais aussi par des attentes croissantes des passagers et des riverains en matière de durabilité.
Pourquoi électrifier les opérations au sol dans les aéroports ?
Les opérations au sol représentent une part significative des émissions liées à l’activité d’un aéroport. Chaque avion au contact d’un terminal mobilise une chaîne complexe de véhicules et d’équipements : tracteurs de piste, groupes électrogènes, climatiseurs mobiles, convoyeurs à bagages, bus passagers, escabeaux motorisés, etc. Historiquement, la plupart de ces matériels fonctionnent au diesel ou au kérosène.
Électrifier ces opérations au sol répond à plusieurs objectifs clés :
- Réduire les émissions directes de CO₂ et de particules fines liées aux moteurs thermiques
- Améliorer la qualité de l’air sur le tarmac, dans les terminaux et à proximité de l’aéroport
- Diminuer le bruit et les nuisances pour les employés et les riverains
- Réduire la facture énergétique à moyen et long terme, grâce à un coût d’exploitation plus bas de l’électricité
- Aligner la stratégie de l’aéroport avec les réglementations climatiques et environnementales
Au-delà de la dimension environnementale, l’électrification des opérations au sol constitue également un argument de marketing territorial, dans un contexte où les plateformes cherchent à se positionner comme des hubs aériens “verts” ou à faible empreinte carbone.
Quels équipements de piste peuvent être électrifiés ?
L’électrification des équipements au sol touche un spectre large de matériels utilisés quotidiennement sur les aires de trafic. Parmi les équipements les plus fréquemment convertis à l’électricité, on retrouve :
- Tracteurs avion électriques (pushback tugs) pour les manœuvres de recul et de remorquage
- Tracteurs bagages électriques pour la traction des chariots de bagages et de fret
- Convoyeurs à bagages électriques pour le chargement et le déchargement en soute
- Groupes de parc électriques (e-GPU) pour fournir l’électricité à l’avion au sol
- Climatiseurs de parking avion électriques (PCA – Pre-Conditioned Air) pour la climatisation sans APU
- Bus de piste électriques pour le transport de passagers entre terminal et avion
- Escabeaux et passerelles motorisées électriques pour l’embarquement et le débarquement
- Chariots élévateurs et matériels de fret électriques pour les zones cargo
À ces équipements s’ajoute le développement des infrastructures de recharge pour véhicules électriques au sol et des systèmes d’alimentation électrique 400 Hz en passerelle, directement connectés à l’avion. L’objectif est de permettre aux appareils de couper leur APU (groupe auxiliaire de puissance) et de s’alimenter uniquement via des sources électriques au sol, souvent moins carbonées que le kérosène.
Réduction des émissions : un levier concret pour la décarbonation de l’aviation
Dans la stratégie globale de décarbonation de l’aviation, l’électrification des opérations au sol est parfois sous-estimée, alors qu’elle offre des gains rapides et mesurables. Si la majorité des émissions de CO₂ d’un vol provient de la phase en croisière, les émissions au sol restent loin d’être négligeables, en particulier dans les grands hubs internationaux très fréquentés.
En remplaçant des flottes de GSE diesel par des équipements électriques, un aéroport peut réduire de manière significative ses émissions de Scope 1 (émissions directes) et de Scope 2 (liées à l’électricité consommée), en fonction du mix énergétique local. De nombreux gestionnaires d’infrastructures aéroportuaires l’intègrent désormais dans leurs feuilles de route vers le “net zéro”.
Lorsque l’électricité utilisée provient de sources renouvelables (solaire, éolien, hydraulique ou contrats d’électricité verte), l’impact sur le bilan carbone est encore plus marqué. À l’échelle d’une année, la baisse des émissions de CO₂ peut atteindre plusieurs milliers de tonnes pour les grands aéroports internationaux qui électrifient massivement leurs opérations au sol.
Qualité de l’air, bruit et conditions de travail sur le tarmac
La qualité de l’air dans les aéroports est un enjeu de santé publique souvent mis en avant par les autorités locales. Les particules fines, les oxydes d’azote (NOx) et les composés organiques volatils générés par les moteurs diesel ont un impact direct sur la santé des personnels de piste et des riverains.
Le passage à des équipements de piste électriques permet de :
- Supprimer les émissions locales liées à la combustion de carburants fossiles sur le tarmac
- Réduire fortement l’exposition des équipes de piste aux fumées et aux odeurs de diesel
- Limiter les concentrations de polluants dans les parkings avions et sous les auvents des terminaux
Un autre bénéfice souvent souligné est la réduction du bruit généré par les opérations au sol. Les tracteurs électriques, les bus de piste et les groupes de parc électriques sont nettement plus silencieux que leurs équivalents thermiques. Cette baisse des nuisances sonores améliore le confort des agents de piste, des passagers en embarquement et des riverains, particulièrement sensibles aux périodes de forte activité.
Infrastructures de recharge et alimentation électrique au sol
La réussite de l’électrification des opérations au sol dans les aéroports repose en grande partie sur la qualité des infrastructures de recharge. Au-delà du simple achat de véhicules électriques, les exploitants doivent repenser :
- La disponibilité de bornes de recharge rapide à proximité des aires de trafic
- La capacité du réseau électrique de l’aéroport à absorber de nouvelles puissances
- La gestion intelligente des charges pour éviter les pics de consommation coûteux
- L’intégration éventuelle de batteries stationnaires et de production photovoltaïque locale
Parallèlement, le déploiement de prises 400 Hz en passerelle et de systèmes de climatisation pré-conditionnée (PCA) connectés au réseau électrique permet de réduire fortement l’usage des APU. C’est une étape cruciale : l’APU reste l’un des principaux contributeurs aux émissions et au bruit des avions au sol.
Défis économiques et opérationnels de l’électrification
Malgré ses nombreux atouts, l’électrification des opérations au sol présente encore plusieurs défis pour les aéroports et les prestataires de handling. Le premier concerne le coût d’investissement initial. Les équipements de piste électriques sont souvent plus chers à l’achat que leurs équivalents thermiques, même si leur coût d’exploitation (maintenance, énergie) est généralement plus faible sur la durée.
Les opérateurs doivent aussi intégrer :
- La gestion des cycles de charge des batteries, afin de garantir la disponibilité des engins en période de pointe
- La montée en compétence des équipes de maintenance sur les technologies électriques et batteries haute tension
- La cohabitation temporaire entre flottes thermiques et flottes électriques
- La durée de vie des batteries et les conditions de leur seconde vie ou de leur recyclage
À ces aspects s’ajoutent des contraintes réglementaires et de certification spécifiques aux environnements aéroportuaires, où la sécurité et la fiabilité opérationnelle sont prioritaires. La planification à long terme, l’analyse du “total cost of ownership” (TCO) et les aides publiques disponibles (subventions, crédits d’impôt, programmes européens) jouent un rôle déterminant dans la décision d’investissement.
Études de cas et tendances dans les aéroports internationaux
De nombreux grands aéroports se positionnent aujourd’hui comme des laboratoires de transition énergétique dans l’aviation. On observe une généralisation des projets visant à atteindre 100 % d’équipements au sol électriques ou à très faibles émissions sur un horizon de 10 à 20 ans.
Certaines plateformes expérimentent des tracteurs avion électriques télécommandés, des flottes de bus de piste 100 % électriques ou encore des solutions de recharge inductive pour faciliter le déploiement sur de vastes aires de trafic. D’autres combinent l’électrification avec l’utilisation de biocarburants ou d’hydrogène pour certains usages spécifiques.
Les retours d’expérience montrent généralement :
- Une réduction significative des coûts de carburant et de maintenance sur la durée de vie des équipements
- Une meilleure acceptation sociale des opérations aéroportuaires par les riverains
- Un impact positif sur l’image de marque des compagnies aériennes et des aéroports
Ces projets pilotes servent souvent de référence pour d’autres plateformes régionales ou nationales en phase de réflexion sur leurs propres plans d’électrification.
Perspectives : vers des aéroports à faibles émissions et des opérations au sol connectées
L’électrification des opérations au sol n’est pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans une transformation plus large des aéroports, vers des infrastructures intelligentes, connectées et bas carbone. Les données issues des équipements électriques (état des batteries, cycles de charge, temps d’utilisation) sont de plus en plus intégrées à des systèmes de gestion centralisée.
À moyen terme, on peut anticiper :
- Une généralisation des flottes de GSE électriques connectés, pilotés par des plateformes numériques de supervision
- Une intégration poussée des énergies renouvelables locales pour alimenter les opérations au sol
- Des synergies entre véhicules de piste électriques, bus urbains électriques et véhicules de service de l’aéroport
- Un renforcement des normes internationales imposant des seuils d’émissions au sol de plus en plus stricts
Pour les acteurs de la filière – fabricants de matériels de piste, intégrateurs de solutions de recharge, exploitants de plateformes – cette dynamique ouvre un marché en forte croissance, avec une demande accrue pour des équipements robustes, fiables et optimisés pour l’usage intensif aéroportuaire.
À l’heure où la transition écologique de l’aviation suscite débats et interrogations, l’électrification des opérations au sol dans les aéroports se présente comme une opportunité concrète, immédiate et mesurable pour réduire l’empreinte environnementale du transport aérien, tout en améliorant les conditions de travail et l’expérience globale des passagers.